Je ne suis pas un « héritier » de Bourdieu, je ne suis pas sociologue, je ne suis pas universitaire, je n’appartiens à aucun courant de pensée « bourdieusien », j’ignore même si ils en existent et sur quels modes ils pourraient s’organiser et se disputer le cas échéant l’héritage intellectuel de Pierre Bourdieu.

 

Ma formation classique (philosophique et sociologique) s’est faite dans le champ de l’éducation populaire du Parti communiste français au sein des écoles du PCF et des rencontres militantes. Dans ce milieu qui est le mien, l’attitude qui a longtemps dominé à l’égard de Pierre Bourdieu est l’ignorance. 

Mais j’ai lu quelques-uns de ses livres, et cela m’a toujours suffit pour me rendre insupportable de son vivant et encore plus méprisable de sa mort les caricatures grossières des analyses de Pierre Bourdieu, en particulier sur la question des médias.

Encore aujourd’hui de nombreux journaux expriment à mots couverts que les analyses de Bourdieu sur le champ médiatique s’inscriraient dans une théorie du complot. La palme de la malhonnêteté intellectuelle revient sans aucun doute au journal Libération qui a publié sous la signature de Jean-Pierre Le Goff un texte indigne intellectuellement qui prétend que les analyses de Bourdieu sur le champ médiatique s’inscriraient dans « une vision proprement fantasmatique d’un contrôle des esprits sur le mode de Big Brother. » 


Comment peut on à ce point déformer la pensée de Bourdieu ?

 

En effet les concepts, forgés par Bourdieu, de champ, de lois du champ et d’ habitus, ont cette qualité c’est qu’ils permettent précisément d’expliquer comment plusieurs acteurs peuvent avoir une action convergente (par exemple la promotion d’une pensée unique sur l’économie,) tout en ayant des positions et des intérêts spécifiques, en partie divergents, et sans avoir à se concerter.

 

Comment fait libération pour ne pas le comprendre ? Comment expliquer un tel aveuglement, sinon par la volonté de discréditer à tout prix des analyses tellement dérangeantes pour l’ordre établi.

Car Pierre Bourdieu avec son ouvrage sur la télévision a révélé l’étroitesse des espaces de débats forgés par le système médiatique en place.

C’est une discussion - au sens démocratique - que cette problématique devrait soulever. Pas des procès en sorcellerie que continuent de lui attenter les barons de la presse.

Il faut par exemple se demander si oui ou non Pierre Bourdieu a raison lorsqu’il dénonce la manière dont les plateaux d’invités sont constitués dans les grands médias, et plus largement la manière dont la parole publique est distribuée et confisquée dans les émissions politiques. Des grèves de 1995 à la lutte contre le TCE le monde médiatique nous a largement montré ces 20 dernières années son unanimité à soutenir et relayer les projets des puissants y compris contre la volonté de notre peuple. 

Les medias se proclament « contre-pouvoir ». Pourtant, la grande majorité des journaux, des radios et des chaînes de télévision appartiennent à des groupes industriels ou financiers intimement liés au pouvoir. Au sein d’un périmètre idéologique minuscule se multiplient les informations prémâchées, les intervenants permanents, les notoriétés indues, les affrontements factices et les renvois d’ascenseur. Le système médiatique ne pardonnera jamais à Pierre Bourdieu d’avoir par sa notoriété universitaire rendu tout cela visible. 

Un film très drôle, "les nouveaux chiens de garde" nous montre tout ca et nous fait réfléchir en nous amusant de ce système médiatique. Je vous invite à aller le voir :

« En 1932, l’écrivain Paul Nizan publiait Les chiens de garde pour dénoncer les philosophes et les écrivains de son époque qui, sous couvert de neutralité intellectuelle, s’imposaient en véritables gardiens de l’ordre établi.?Aujourd’hui, les chiens de garde sont journalistes, éditorialistes, experts médiatiques, ouvertement devenus évangélistes du marché et gardiens de l’ordre social. Sur le mode sardonique, LES NOUVEAUX CHIENS DE GARDE dénonce cette presse qui, se revendiquant indépendante, objective et pluraliste, se prétend contre-pouvoir démocratique. Avec force et précision, le film pointe la menace croissante d'une information produite par des grands groupes industriels du Cac40 et pervertie en marchandise. »